Le pouvoir doit changer de mains à Power Africa

Par Gretchen Gordon Fév 02, 2016

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Familles expulsées au profit d'un projet géothermique au Kenya.

Familles expulsées au profit d’un projet géothermique au Kenya.

La semaine dernière, des représentants gouvernementaux des États-Unis et de toute l’Afrique se sont réunis avec des investisseurs publics et privés dans le cadre du 2ème Sommet annuel Powering Africa à Washington. Le Sommet coïncidait avec le lancement d’une nouvelle Feuille de route pour Power Africa, un partenariat pluripartite situé au se in de l’Agence états-unienne de développement international qui promet de mobiliser des ressources du secteur privé pour doubler l’accès à l’électricité en Afrique sub-saharienne.

Ont participé au Sommet de trois jours des ministres de l’Énergie d’Afrique, des représentants de conseils d’administration d’entreprises et de puissantes institutions financières comme la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Cependant, comme il en coûtait 2000 USD par personne pour entrer, les membres de la société civile africaine en ont été exclus.

Il semble que dans les accords énergétiques, l’accès à l’électricité est une chose, l’accès au pouvoir en est une autre.

Dans une déclaration du 28 janvier, 18 organisations de la société civile de 10 pays africains ont demandé aux gouvernements et aux institutions financières qui participaient au Sommet de trouver des solutions socialement et écologiquement durables aux besoins énergétiques de l’Afrique. La déclaration exhorte les organisateurs du Sommet et les dirigeants africains à « promouvoir des solutions énergétiques qui sont accessibles, répondent aux besoins de développement des populations pauvres et vulnérables qui accueillent ces projets et respectent tous les droits humains de ces dernières. »

La dynamique entourant le Sommet de la semaine dernière met en évidence quelques-unes des difficultés de fond qui se posent à Power Africa dans son effort visant à combler un déficit énergétique immense et pressant, plus des deux-tiers de la population – environ 645 millions de personnes – n’ayant pas accès à l’électricité.

L’accès n’est pas la même chose que l’accessibilité financière

Power Africa vise à produire 30,000 mégawatts d’énergie nouvelle et à élargir l’accès à l’électricité, en ajoutant 60 millions de nouvelles connexions résidentielles et commerciales. Mais il ne suffit pas de mesurer le nombre de nouvelles connexions. Il est important de savoir où ces connexions se trouvent, qui en bénéficient et si elles sont financièrement accessibles. Si Power Africa ne parle à peu près pas d’accessibilité financière, il favorise l’élimination des subventions et le recouvrement intégral des coûts – deux mesures qui risquent d’augmenter les coûts pour les consommateurs.

Il est possible que l’investissement nuise au développement.

La logique derrière Power Africa, c’est qu’il n’y a pas assez de ressources financières pour répondre aux besoins énergétiques de l’Afrique et les pays doivent donc mobiliser les investissements des entreprises. Et, comme l’investissement dans l’infrastructure énergétique est complexe et risqué, il leur faut rendre l’affaire plus attrayante. Dans le cadre de l’initiative, les banques de développement apportent un soutien technique aux réformes juridiques et règlementaires visant à accroître les possibilités d’investissement privé, notamment en privatisant les services publics. Selon la Feuille de route, plus de la moitié de l’électricité produite par Power Africa aujourd’hui est issue de privatisations. Mais comment Power Africa fera-t-il face aux impacts négatifs qui découlent souvent de la privatisation, tels que la limitation de l’accès et de l’accessibilité financière, la perte de revenus publics et la diminution de l’emploi de qualité?

Renouvelable ne veut pas nécessairement dire durable

Un aspect louable de Power Africa, c’est l’accent mis sur l’énergie renouvelable (il faut toutefois mentionner que la moitié des activités en cours concernent le gaz naturel. Ceci dit, renouvelable ne veut pas dire durable, surtout en ce qui concerne les impacts humains d’un projet. Dans une déclaration concernant le Sommet, le Narasha Community Development Group de la Vallée du Grand Rift au Kenya a mentionné une série d’impacts négatifs subis par les communautés locales du fait de l’exploitation d’énergie géothermique sur leurs terres ancestrales, dont « les expulsions, la pollution et les risques pour la santé, la mise en péril des moyens de subsistance de la communauté pastorale dans la région et la perte de sites historiques et culturels, entre autres. »

Les sauvegardes doivent être rigoureuses, claires et appliquées

La Feuille de route de Power Africa signale que les projets devront respecter les meilleures pratiques en ce qui concerne les sauvegardes sociales et environnementales. Il n’y est toutefois pas précisé quelles sont ces politiques ou pratiques et comment on entend en assurer la mise en œuvre et le suivi. Comme l’a souligné la Communauté de Narasha, « laisser les activités [de développement] aux mains du gouvernement national ne garantit aucune protection ni atténuation des effets. » En particulier, il est essentiel que Power Africa intègre des mesures visant à détecter et gérer les risques et les impacts sociaux, notamment ceux liés aux droits humains.

Qui contrôle l’énergie et qui en bénéficie ?

Les questions fondamentales de l’accès à l’énergie sont « Qui contrôle les ressources ? » et « Qui en bénéficie ? » Comme l’ont expliqué des groupes de la société civile africaine , « il arrive trop souvent que les communautés locales soient expulsées, déplacées ou harcelées dans les processus d’acquisition de terres pour des projets énergétiques. Pour éviter cela, les communautés locales devraient avoir la possibilité de négocier l’exploitation d’une partie de leurs terres pour partager la production d’énergie et participer directement au partage des bénéfices. »

Ouvrir la porte à la société civile africaine

Pour réellement assurer l’accès à l’énergie et le développement, Power Africa devrait être dirigé par ceux qui sont censés en être les bénéficiaires. Selon sa Feuille de route, Power Africa entend veiller à ce que les promoteurs de projets « tiennent compte de l’ensemble des besoins et des préoccupations de ceux et celles dont la vie et les communautés seront les plus touchées. » Mais il n’est pas dit comment cela devrait se réaliser. Power Africa doit se doter de mécanismes permettant d’assurer une communication systématique et continue entre les porteurs de projets, les financiers et les communautés locales de sorte que les communautés aient réellement accès à l’information et soient en mesure d’influencer les projets qui auront une incidence sur elles. Tout comme Power Africa se targue d’avoir une trousse à outils pour les gouvernements et le secteur privé, il faudrait donner aux membres de la société civile les outils leur permettant d’avoir accès à l’information, de comprendre les contrats et les budgets, de négocier avec les entreprises, d’influencer les projets de développement, de concevoir leurs propres projets énergétiques communautaires, de surveiller les impacts et les revenus et de défendre leurs droits fondamentaux.

by Gretchen Gordon.

*this post originally appeared in English at rightingfinance.

 

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