Rapport annuel 2024 :
Récupérer les droits humains et la guérison collective dans la crise climatique

Avant-propos

Face aux conséquences dramatiques du changement climatique, il existe un large consensus sur la nécessité d’une action urgente et des appels à la transformation. En 2024, nous avons vu davantage de projets et de politiques de développement présentés comme « durables », « verts », « inclusifs », « justes » et « axés sur la communauté ». Malheureusement, il n’y a pas de quoi se réjouir.

Bien trop souvent, les gouvernements, les entreprises et les banques de développement s’approprient notre langage pour l’utiliser comme un écran de fumée. Tout en parlant de mettre fin à la pauvreté et de protéger la planète, ils divisent encore davantage le monde entre ceux qui doivent faire des sacrifices et ceux qui en bénéficient. Et au lieu de s’attaquer aux causes profondes de la crise climatique, ils l’instrumentalisent pour perpétuer un modèle économique extractiviste et néolibéral, qui exacerbe les problèmes qu’il prétend résoudre.

Au Chili, les projets d’hydrogène vert – présentés comme la nouvelle frontière de l’énergie durable – détruisent des écosystèmes fragiles et déplacent des communautés indigènes, tout en maximisant les profits des entreprises étrangères. Au Kenya, les projets de conservation et d’énergie renouvelable reproduisent la même approche que l’industrie des combustibles fossiles, avec des projets imposés sans consultation et sans partage équitable des bénéfices. En Mongolie, la ruée vers les minerais dits « critiques » exacerbe les violations des droits humains, la pollution des sources d’eau, les effets sur la santé et les représailles contre les défenseur.e.s de l’environnement.

Dans les forums internationaux tels que le G20 et la COP, des gouvernements puissants – des pays donateurs du Nord aux plus grandes économies du Sud – demandent aux banques de développement de mobiliser davantage de capitaux privés en faveur de la transition énergétique et de la préservation de l’environnement. La feuille de route du G20 pour la réforme des banques multilatérales de développement, par exemple, appelle les banques de développement à être « meilleures, plus grandes et plus efficaces ».

De prime abord, l’augmentation du financement de la lutte contre le changement climatique peut sembler une bonne idée. Cependant, les exemples ci-dessus montrent que les banques de développement détournent des ressources publiques à des fins privées, au lieu de mobiliser des ressources privées à des fins publiques.

Militants indigènes dans le Salar del Hombre Morto. Crédit : Susi Maresca

 

 

 

Delima Silalahi, leader autochtone et directrice du Kelompok Studi dan Pengembangan Prakarsa Masyarakat (KSPPM) en Indonésie. Crédit : Edward Tigor (Prix Goldman)

Partout dans le monde, à quelques exceptions près, les États renoncent à leurs responsabilités en matière de respect des droits humains et de prospérité partagée : ils n’exercent pas leur pouvoir de réglementer les entreprises de manière adéquate, de protéger nos ressources collectives et de taxer les sociétés pour financer des services essentiels tels que la santé et l’éducation. Au lieu de cela, ils travaillent main dans la main avec les entreprises et les banques de développement pour piller notre planète vivable et abondante, privant ainsi les générations futures.

La Coalition pour les droits de humains et le développement s’efforce de construire un monde différent. Nous plaçons les droits humains au cœur de la finance mondiale et exigeons une approche communautaire, car nous pensons que c’est le meilleur moyen de s’attaquer à la crise climatique et à ses causes profondes.

Nous vivons sur une planète abondante qui peut subvenir à tous nos besoins, à condition qu’elle ne soit pas sacrifiée à l’avidité de quelques-uns. Pendant des générations, nous avons vu les femmes et les peuples autochtones créer la prospérité, échanger des biens et des services et prendre soin les uns des autres et de la planète. Aujourd’hui encore, nombre d’entre eux continuent de gérer des connaissances ancestrales profondes, ancrées dans l’amour et l’attention. Lorsque les membres d’une communauté locale se rassemblent et font de l’attention un principe d’organisation, ils créent la possibilité d’une économie plus généreuse, fondée sur les besoins des personnes.

En Indonésie, par exemple, des communautés indigènes locales, dont les terres et les ressources ont été volées par une entreprise de pâte à papier, ont réussi à sauver une partie de leurs forêts de la destruction. Grâce au travail remarquable de notre partenaire communautaire Kelompok Studi dan Pengembangan Prakarsa Masyarakat (KSPPM), elles ont pu reboiser ces zones et développer des activités génératrices de revenus dirigées par la communauté.

Dans toutes les régions, nous constatons la résistance des communautés et des défenseur.e.s qui luttent pour la dignité et leurs droits. Pour contrer les récits trompeurs qui suggèrent de donner encore plus de pouvoir à ceux qui alimentent les crises qui se croisent dans le monde, nous devons continuer à amplifier les voix de ces communautés. Et nous devons les écouter.

En point de mire : nos priorités thématiques

En 2024, nous avons continué à étendre notre mouvement, en renforçant les synergies existantes et en en créant de nouvelles. Nous avons uni nos forces pour reconquérir l’espace civique, collaboré avec des centaines de groupes qui remodèlent le développement pour qu’il respecte les droits humains, et appris des communautés qui résistent à des projets néfastes et font avancer des solutions dirigées par les communautés. Ce faisant, nous avons tiré parti de la puissance des échanges interrégionaux et favorisé les collaborations tout en veillant à ne pas dupliquer les efforts.

Dans notre travail collectif, trois thèmes interconnectés sont apparus comme des domaines d’intérêt : l’extractivisme et les zones de sacrifice, la lutte contre les récits dominants sur le développement et la transition énergétique, et la protection de l’espace civique.

Extractivisme et zones de sacrifice

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Crédit : Andi Rambe / Trend Asia

La prédominance des modèles de développement fondés sur l’extractivisme et les mégaprojets continue de créer des « zones de sacrifice » où les communautés subissent de plein fouet la destruction de l’environnement, les déplacements de population et les violations des droits humains au nom de la croissance économique.

En Indonésie, la communauté côtière de Tanjung Pasit était autrefois un village dynamique vivant de la pêche, de l’agriculture et des mangroves. Aujourd’hui, elle est confrontée aux impacts multiples de la centrale électrique au charbon de Pangkalan Susu. Cette installation pollue non seulement l’air et l’eau, mais érode également le tissu social et le mode de vie de la communauté.

Au Liberia, dans la plantation d’hévéas de Salala – auparavant gérée par une filiale du géant de l’agroalimentaire Socfin et soutenue par la Société financière internationale (SFI) – l’entreprise a violé les droits du travail, expulsé de force des communautés indigènes et commis des violences sexuelles. Le mécanisme de responsabilisation de la SFI n’a toujours pas donné suite à la plainte déposée il y a cinq ans. L’entreprise s’étant récemment désengagée, les communautés locales ne disposent d’aucun recours pour réparer les préjudices subis.

Malgré la violence inhérente au modèle extractiviste, les communautés du monde entier font preuve de résilience et refusent d’être considérées comme sacrifiables. Dans le Salar del Hombre Muerto, en Argentine, les communautés indigènes confrontées aux effets dévastateurs de l’exploitation du lithium ont mené des campagnes et des actions en justice couronnées de succès. Grâce au puissant travail mené par notre partenaire communautaire Asamblea Pucarà, une décision historique rendue en avril 2024 a suspendu l’octroi de nouveaux permis d’exploitation minière dans la région.

Remettre en cause les récits du développement et de la transition énergétique

Se cachant derrière le langage du progrès, de l’innovation et de la réponse à la crise, les banques de développement font avancer des projets d’exploitation tels que l’extraction de minerais critiques, tout en contournant la diligence raisonnable et en excluant les communautés affectées de la prise de décision. Elles promeuvent de fausses solutions, telles que l’hydrogène vert, tout en minimisant leurs effets négatifs sur les ressources en eau locales. Et pour écarter toute opposition critique, elles qualifient les défenseur.e.s des doits humains d’« anti-développement ».

Malgré ces difficultés, les mouvements et les communautés de base s’opposent à ces récits. Au Kenya, une communauté locale, en collaboration avec des journalistes, a dénoncé Bambouri Portland Cement (une filiale de Holcim) et ses services de sécurité, G4S, pour avoir commis des actes de torture, des viols et des agressions.

Outre la dénonciation des violations des droits humains, on assiste à un élan croissant pour proposer des alternatives inclusives et fondées sur les droits au modèle de croissance économique dominant. En Amérique latine, le groupe de travail sur la transition énergétique juste et son comité sur le genre plaident en faveur d’approches féministes et inclusives de la transition énergétique qui respectent l’environnement, les communautés et les divers modes de vie, tout en remettant en question les définitions courantes de termes tels que « progrès » et « développement ».

Community-led energy project in Nepal. Credit: CEMSOJProjet énergétique communautaire au Népal. Crédit : CEMSOJ

Des alternatives aux modèles de développement fondés sur l’exploitation prennent également racine. Par exemple, un groupe de communautés indigènes au Népal – avec le soutien du CEMSOJ, membre de notre Coalition – a adopté des projets de micro-hydraulique qui fournissent de l’énergie tout en respectant les réalités écologiques et sociales.

Dans plusieurs pays, un changement de discours remet en question l’idée que la nature n’est qu’un espace dont on extrait des ressources, affirmant au contraire qu’elle est un sujet de droits. Au Chili et au Pérou, par exemple, les campagnes menées par des groupes locaux de la société civile ont permis d’obtenir la reconnaissance juridique des droits de deux rivières (le Biobío et le Marañón) par le biais d’affaires judiciaires historiques. Dans les deux cas, les communautés autochtones ont été reconnues comme leurs gardiennes en raison de leur rôle dans la protection de ces précieux écosystèmes et de leur lien indissoluble avec les rivières.

La lutte pour les espaces civiques

Ces efforts sont déployés dans un environnement de plus en plus hostile. La répression des défenseur.e.s de l’environnement et des doits humains s’est intensifiée dans le monde entier, en particulier lorsqu’ils contestent les intérêts de l’État et des entreprises. Les gouvernements et les entreprises recourent au harcèlement juridique, à la criminalisation et à la violence pour faire taire les dissidents.

Nous avons constaté une augmentation des représailles dans le contexte des projets de transition énergétique, avec un impact disproportionné sur les peuples autochtones et les femmes. Au Kirghizistan et en Géorgie, les lois sur les agents étrangers ont étouffé la société civile. Dans des pays comme le Tadjikistan, où les banques de développement encouragent des mégaprojets nuisibles tels que le barrage de Rogun, les gens ont tellement peur des représailles qu’ils n’osent même pas s’exprimer. Au Salvador, les défenseur.e.s qui s’opposent à l’exploitation minière et plaident en faveur de la protection de l’eau sont confrontés à des accusations forgées de toutes pièces et à des procédures judiciaires injustes. En Ouganda et en Zambie, les militants qui s’opposent à des projets d’extraction et d’infrastructure nuisibles sont harcelés, criminalisés et accusés d’être « anti-développement ».

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Action de solidarité avec la société civile géorgienne lors du rassemblement de la campagne Défenseur.e.s dans le développement (mai 2024, Tbilissi).

Pourtant, dans cet environnement difficile, nous constatons également des mouvements de solidarité plus forts, un soutien de pair à pair entre les défenseur.e.s des droits humains, et une plus grande coordination entre les alliés qui fournissent un soutien aux défenseur.e.s à risque. Par exemple, la lettre commune adressée à la Banque mondiale pour faire part de ses préoccupations concernant la criminalisation des groupes de la société civile cambodgienne et une autre concernant la loi sur les agents étrangers en Géorgie ont rapidement recueilli plus de 100 signatures, ce qui a permis de faire pression sur les banques.

 

our year in numbers (French)

Ce qui nous donne de l’espoir

Malgré ce sombre tableau, nos membres et nos alliés ont remporté d’importantes victoires en 2024.

  • En octobre, un groupe d’agriculteurs honduriens est parvenu à conclure un accord et à clore un recours collectif contre la Société financière internationale (SFI), la branche privée de la Banque mondiale. En 2009, la SFI avait approuvé un prêt de 30 millions de dollars à l’entreprise d’huile de palme Dinant, responsable de tortures, de harcèlements, de déplacements et de meurtres dans la vallée du Bajo Aguán.
  • Grâce aux efforts de la société civile locale, la Banque asiatique d’investissement et d’infrastructure (BAII) a retiré en août son soutien à China Everbright, une société qui finance des projets d’incinération de déchets nocifs aux Philippines, à Singapour, en Thaïlande, au Viêt Nam et en Chine.
  • En Guinée, une communauté déplacée de force par la mine d’or Siguiri d’AngloGold Ashanti est parvenue à un important règlement financier et à un ensemble de mesures correctives avec l’entreprise, à l’issue d’un processus de médiation facilité par le Compliance Advisor Ombudsman (le mécanisme de responsabilisation de la Société financière internationale). La communauté a été soutenue par notre membre Inclusive Development International et ses partenaires guinéens CECIDE et MDT.
  • En mars, le mécanisme de recours indépendant (IRM) du groupe de la Banque africaine de développement (BAD) a publié deux rapports novateurs, estimant que la Banque ne respectait pas ses propres garanties dans le cadre de deux projets en Ouganda : le projet LEAF II de gestion de l’eau et de la pêche et le système d’irrigation de Wadelai. Dans les deux cas, les rapports de l’IRM constituent une étape importante vers la justice, puisque la BAD a été invitée à élaborer un plan d’action de gestion et à tenir compte des recommandations de l’IRM.

Dans les médias

En 2024, nous avons aidé nos membres et nos partenaires à produire des blogs et des articles d’opinion, à s’engager avec les médias et à façonner leur propre récit pour contrer le discours dominant sur le développement. Parmi les points forts des médias, citons

L’avenir

Alors que nous célébrons notre 10e anniversaire, 2025 est un moment clé pour réfléchir à la manière dont nous pouvons continuer à favoriser notre culture de collaboration, tirer parti de nos réalisations collectives à ce jour et renforcer notre mouvement.

L’une des priorités de cette année sera de finaliser le processus stratégique que nous avons lancé l’année dernière. Nous serons guidés par notre nouveau comité directeur, notre organe directeur suprême, que nos membres ont désigné lors de notre premier processus électoral en mars 2024, tout en garantissant la diversité en matière de genre, de géographie et d’identité autochtone.

L’année dernière, nous avons entamé une série de conversations approfondies afin de définir les priorités stratégiques globales de la Coalition pour la période 2026-2030. En parallèle, nous avons facilité une série de processus ciblés d’établissement de stratégies également pour le travail collectif dans les différentes régions (Asie, Afrique et Amérique latine), pour la Campagne défenseur.e.s dans le développement et pour le Échange de ressources communautaires (qui est en train de finaliser son évaluation participative du programme et de passer à sa nouvelle phase).

En juillet 2025, pour finaliser ce processus d’élaboration d’une stratégie collective, nous tiendrons notre réunion des membres au Kenya : la troisième de notre histoire, et la première depuis la pandémie. Pendant quatre jours, nous discuterons de la manière dont nous pouvons récupérer notre pouvoir pour garantir la dignité, la justice et l’égalité des droits pour tous.

Nous espérons mobiliser des ressources pour réunir plus de 50 militant.e.s de base et groupes de la société civile membres de notre coalition. Nous avons délibérément choisi d’organiser ce rassemblement en Afrique : en centrant cet espace sur le Sud, nous affirmons que les régions et les communautés historiquement exploitées et exclues de la prise de décision sont au cœur de la réimagination de leur propre développement.

Nombre de nos membres sont à l’avant-garde des luttes pour la justice climatique dans leurs territoires respectifs et ce rassemblement offrira une occasion unique d’échanger des expériences et d’identifier de nouvelles synergies. La raison d’être de la Coalition est que les communautés locales et les défenseurs des doits humains sont les vrais experts ; notre travail est de faciliter les espaces où ils peuvent prendre la tête et définir la direction des mouvements intersectionnels pour la dignité dans le développement. Nous espérons que tous nos alliés travailleront avec nous à la création de cet espace important pour une mobilisation mondiale menée par la base.

Financial statement FR 2024

En 2024, la Coalition pour les droits humains dans le développement a reçu des fonds du Brot für die Welt, de la Fondation Charles Stewart Mott, de la Fondation Ford, de l’Open Society Foundations et du Wellspring Philanthropic Fund.

Nous sommes extrêmement reconnaissants de leur soutien inestimable, qui nous a permis de renforcer notre Coalition et de permettre à davantage de communautés et de défenseur.e.s des droits humains dans le monde de dire leur vérité au pouvoir.

Nous nous engageons à renforcer nos relations existantes et à en établir de nouvelles avec des partenaires financiers qui partagent notre vision d’une approche du développement basée sur les droits humains et dirigée par les communautés.

Si vous souhaitez collaborer avec nous pour construire un écosystème solide qui favorise un changement systémique dans le développement, veuillez contacter Rebeka Gluhbegovic (coordinatrice de la collecte de fonds) à l’adresse rgluhbegovic@rightsindevelopment.org.

 

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